Profession comptable : les leçons des États-Unis pour 2026

Nous sommes le 3 janvier 2026. Alors que la profession comptable française se réveille avec l’entrée en vigueur imminente de réformes majeures, Stéphane Raynaud revient tout juste de Washington. Il a assisté à la 13ème édition du Digital CPA (DCPA), le grand-messe de la comptabilité américaine. Véritable laboratoire à ciel ouvert, les États-Unis préfigurent souvent avec 3 ou 4 ans d’avance les mutations qui toucheront l’Europe. Entre une dérégulation massive sous l’administration Trump, une maturité exigeante des fonds d’investissement et l’avènement des agents IA autonomes, le constat est sans appel : 2026 ne sera pas une année de transition, mais l’Année 1 de nouveaux modèles. Décryptage complet d’un épisode dense et visionnaire.

Le miroir américain : dérégulation et nouveau pragmatisme

Pour comprendre ce qui attend les cabinets français, il faut regarder outre-Atlantique. Stéphane Raynaud, observateur privilégié de ces tendances depuis plus d’une décennie, rapporte de Washington des signaux forts qui contrastent avec le climat européen.

L’impact de la dérégulation Trump

La profession américaine traverse une zone de turbulence réglementaire inédite. Sous l’impulsion de l’administration Trump, un mouvement de fond vise à « libéraliser » l’accès aux métiers du chiffre. Le raisonnement est brutalement pragmatique : face à la puissance de l’automatisation et de l’intelligence artificielle, est-il encore nécessaire d’exiger des diplômes longs et coûteux (Bac+5 ou équivalent) pour exercer ? Des réflexions sont en cours pour réduire la durée de formation à 2 ou 3 ans, remettant en cause la valeur historique du diplôme d’expertise comptable (CPA). Cette déclassification potentielle s’accompagne d’un accès restreint aux prêts étudiants pour ces filières, jugées moins stratégiques. Parallèlement, l’audit et l’IA bénéficient d’une tolérance réglementaire accrue, l’exécutif américain souhaitant laisser le champ libre à l’innovation technologique sans entraves fédérales ou locales.

La maturité de la financiarisation

Si la France découvre les joies et les peurs de l’arrivée du Private Equity (PE) dans les cabinets, les États-Unis vivent avec cette réalité depuis 5 ou 6 ans. Le constat de Stéphane Raynaud est que le marché a mûri. Les cabinets ne cherchent plus seulement du cash pour croître, mais pour se transformer. La présence des fonds a imposé une nouvelle discipline : l’exécution. Qu’un cabinet soit sous LBO ou indépendant, la pression s’est déplacée de la simple croissance du chiffre d’affaires vers la capacité à exécuter une feuille de route stratégique précise. Les associés deviennent des « advisors » et des créateurs de valeur, tandis que la structure pyramidale classique s’efface au profit d’une organisation technologique plus plate.

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Profession comptable : les leçons des États-Unis pour 2026

2026 : l’année 1 des nouveaux modèles

Contrairement aux idées reçues, Stéphane Raynaud réfute le terme « année de transition » pour qualifier 2026. Selon lui, les signaux faibles de 2025 se sont concrétisés : nous entrons dans l’Année 1.

La fracture de la vélocité

Le marché ne va plus se diviser entre « petits » et « grands » cabinets, mais selon un nouveau critère : la vélocité.

  1. Les cabinets véloces : Ceux qui, dès ce début d’année, ont aligné leur stratégie, défini leurs offres et entamé leur transformation technologique. Ils vont accélérer de manière exponentielle.
  2. Les cabinets lents : Ceux qui restent dans l’attentisme ou l’observation. Le risque pour eux est de subir le ralentissement de la vague de financiarisation prévue vers 2027-2028 et de se retrouver marginalisés par des concurrents plus agiles.

L’heure est donc à l’alignement stratégique. Il est impératif pour les associés de prendre le temps, dès ce premier trimestre, de formaliser un plan à 3 ou 5 ans. Il ne s’agit plus de regarder dans le rétroviseur (« Qu’avons-nous fait l’an dernier ? ») mais de se projeter (« Qu’allons-nous faire maintenant avec nos clients ? »).

Facture électronique : sortir du piège du « passe-plat »

L’échéance de septembre 2026 pour la réception des factures électroniques approche à grands pas (dans 9 mois à date de diffusion). Pourtant, sur le terrain, Stéphane Raynaud observe encore trop de cabinets qui réduisent cette réforme au simple choix technique d’une Plateforme de Dématérialisation Partenaire (PDP).

Le risque de désintermédiation

Si l’expert-comptable se contente de dire à son client « Prends cette plateforme, c’est la meilleure », il commet une erreur stratégique majeure. Il se positionne comme un simple intermédiaire technique, un « passe-plat ». La valeur perçue par le client sera alors attribuée à l’outil technologique (la plateforme) et non au conseil. À terme, le client risque de demander une baisse d’honoraires, arguant que « tout se fait tout seul ». De plus, la concurrence est féroce : banques, néobanques et éditeurs de logiciels vont matraquer commercialement les entreprises dans les semaines à venir pour capter ces flux. Si le cabinet n’occupe pas le terrain immédiatement, il perdra la main sur la donnée.

L’opportunité de l’orchestration des flux

La bonne posture consiste à vendre de l’organisation. La facture électronique est le prétexte idéal pour revoir les processus administratifs de l’entreprise :

  • Comment sont gérées les notes de frais ?
  • Qui valide les achats ?
  • Faut-il plusieurs adresses de réception pour distinguer les flux (frais généraux vs achats stock) ? Si vous n’expliquez pas cela, le client aura une « boîte à chaussures numérique » fourre-tout. Si vous l’accompagnez, vous vendez de l’orchestration de flux. Stéphane Raynaud cite l’exemple de cabinets qui obtiennent 93 % de taux de signature de mandat en amont, simplement en engageant la conversation, contre 40 % pour ceux qui attendent d’avoir choisi l’outil parfait. L’urgence est de signer le mandat pour devenir le point de référence, le choix technique peut attendre.

IA et Data : de la découverte à l’agentisation

2026 marque aussi un tournant technologique. Nous sommes passés de l’ère de la découverte de l’IA générative (ChatGPT) à celle de l’intégration industrielle et de l’agentisation.

L’arrivée des collègues numériques

Les agents IA autonomes (comme ceux lancés par Quickbooks aux US ou développés par les grands écosystèmes français) ne sont plus de la science-fiction. Ils sont capables d’exécuter des tâches complexes de révision ou de migration de données. Le défi pour les cabinets est d’apprendre à travailler avec ces « collègues numériques ». Cela implique de former les équipes à devenir des superviseurs de l’IA plutôt que des exécutants.

Le danger du « Shadow AI »

Cependant, cette adoption sauvage comporte des risques. Beaucoup de collaborateurs utilisent déjà des outils d’IA grand public (le « Shadow AI ») pour gagner du temps, exposant parfois les données confidentielles des clients via le reverse prompting. Il est crucial d’encadrer ces pratiques en proposant des solutions souveraines et sécurisées au sein du cabinet.

La bataille de la Data souveraine

Face à la constitution de cinq grands écosystèmes d’éditeurs (Pennylane, Visma, Cegid, etc.) souvent détenus par des capitaux internationaux, la question de la souveraineté de la donnée se pose avec acuité. Stéphane Raynaud plaide pour la création de « Data Lakes » souverains, à l’image de l’initiative Impulse Data. L’objectif ? Permettre à la profession de conserver la maîtrise de sa matière première pour entraîner ses propres modèles d’IA demain, sans dépendre intégralement d’acteurs étrangers qui pourraient verrouiller l’accès ou les prix.

Les 5 écosystèmes et la fin de l’innocence technologique

Le paysage des éditeurs a radicalement changé. Il y a encore cinq ans, le marché était dominé par des acteurs français indépendants. Aujourd’hui, Stéphane Raynaud identifie cinq grands écosystèmes consolidés, soutenus par des fonds internationaux. Cette concentration a un double effet :

  1. Accélération technologique : Ces acteurs ont des moyens colossaux pour développer des outils performants.
  2. Verrouillage de l’innovation : Il devient très difficile pour une petite startup de la French Tech d’émerger. Soit elle est rachetée très vite pour être intégrée, soit elle risque de se faire écraser par la puissance de frappe des géants.

Pour le cabinet, le choix de son écosystème technologique n’est plus neutre. Il doit être aligné avec sa stratégie globale. Certains feront le pari du « tout intégré » pour la productivité, d’autres préféreront assembler des briques (« Best of breed ») pour garder de l’agilité, bien que cela devienne plus complexe à maintenir.

Vers une technologie éthique et sociale

En guise d’ouverture, Stéphane Raynaud invite à la réflexion éthique. Il recommande la lecture du « Manifesto Resonant », publié dans la Silicon Valley fin 2025. Ce texte plaide pour une Intelligence Artificielle « socialement acceptable », respectueuse des individus et créatrice de valeur partagée, plutôt que destructrice d’emplois. Car aux États-Unis, la crainte d’une explosion du chômage technologique (pouvant passer de 4% à 12%) commence à nourrir un risque de rébellion sociale. Pour la profession comptable française, le message est clair : la technologie ne réussira que si elle est expliquée, accompagnée et mise au service de l’humain. 2026 est l’année où tout se joue. À vous de choisir votre rythme dans ce marathon.

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